Parmi les œuvres marquantes de Chaïm Soutine, Le Lapin, peint en 1923, occupe une place singulière. Conservée au musée de l’Orangerie à Paris, cette huile sur toile au format horizontal montre un lapin écorché, suspendu par une patte, le corps étalé dans toute sa verticalité. À ses côtés, une cruche rouge, aux formes déformées, pend également par ses anses dont on peine à distinguer la forme. Ce tableau s’inscrit dans une série d’œuvres où Soutine explore la nature morte de manière viscérale et brutale.
Né en 1893 à Smilovitchi, près de Minsk, Chaïm Soutine grandit dans une famille juive modeste, dans un shtetl marqué par la pauvreté et l’antisémitisme. Très tôt passionné par le dessin, il quitte son pays natal pour étudier aux Beaux-Arts de Vilnius, avant de rejoindre Paris en 1913. Il s’installe à La Ruche, cité d’artistes de Montparnasse, où il fait la rencontre décisive de Modigliani, dont il devient l’ami proche.
En 1916, les deux artistes partagent un atelier. L’un est italien, extraverti, amateur de fêtes ; l’autre, discret, réservé, déjà rongé par un ulcère à l’estomac qui l’accompagnera toute sa vie. Soutine reprochera d’ailleurs à Modigliani, souvent enivré, de l’avoir entraîné dans une vie de débauche qui n’a fait qu’aggraver son état de santé.
La mort de Modigliani en 1920, suivie du suicide de sa compagne Jeanne Hébuterne, plonge Soutine dans une profonde solitude. Installé à Céret, dans les Pyrénées-Orientales, il peint intensément malgré une grande précarité matérielle. Grâce au soutien du poète et marchand Léopold Zborowski, qui devient son mécène, il parvient à poursuivre son œuvre. À cette époque, il s’illustre dans la création de paysages tournoyants, aux couleurs chaudes, des vues de villages, de montagne, principalement à Céret.
C’est en 1923 qu’intervient un tournant décisif : le Dr Albert C. Barnes, célèbre collectionneur américain, découvre Le Petit Pâtissier dans la galerie de Paul Guillaume, et s’enthousiasme. Guillaume écrira : « Un pâtissier inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste ; un chef-d’œuvre. Je l’achetai. Barnes le vit chez moi. “Mais c’est une pêche!” s’écria-t-il et il l’acheta. » Barnes achète une trentaine d’œuvres en une seule fois. De retour aux États-Unis, il en vend une partie, ce qui contribue à faire grimper la cote de Soutine de manière spectaculaire. Aujourd’hui, la fondation Barnes compte un grand nombre d’œuvres de l’artiste, qui grâce à l’intervention du docteur, connaît alors une certaine notoriété outre-Atlantique.
C’est précisément à cette époque que Soutine réalise sa série de natures mortes animales : lapins, volailles, poissons ou dindons, tous suspendus, à la manière des bouchers. Le Lapin de 1923 fait partie de ce corpus intense. Grand admirateur de Jean-Siméon Chardin, il s’inspire notamment de La Raie (vers 1725), qu’il copie au Louvre.
Ce que l’on retient de la peinture de Soutine, c’est qu’elle n’est jamais calme. Elle est matière, sans cesse en ébullition, les compositions sont tournoyantes et la couleur prend le pas sur le dessin. Dans Le Lapin, la palette est dominée par des bruns profonds, traversés d’éclats rouges. Cette touche de rouge est significative de l’art de Soutine, on la retrouve notamment dans Le Petit Pâtissier. Cette touche tourmentée, vibrante, évoque parfois Munch ou Emil Nolde. On y sent la marque d’un expressionnisme naissant, issu de la vie tourmentée de l’artiste.
Dès les années 1950, les peintres de l’expressionnisme abstrait américain, comme Willem de Kooning, reconnaîtront en Soutine un précurseur de l’école de New York. Selon eux, « l’expression est dans la touche » : un principe que Soutine incarne jusque dans la texture de sa peinture, épaisse, grasse, presque sculptée.
À la mort de Zborowski en 1932, Soutine est pris en charge par Marcellin et Madeleine Castaing, mécènes et critiques d’art, qui l’installent à Chartres. Madeleine Castaing témoignera plus tard du processus de création de l’artiste, décrivant ses longues périodes de mutisme, ses colères destructrices : « Il découpait ses toiles, effaçait les parties qui le décevaient, rachetait ses premières œuvres pour les détruire. » On comprend bien ici le tempérament de l’artiste, qui éclaire sans nul doute la compréhension de ses œuvres.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Soutine fuit Paris en raison de ses origines juives. Sa santé se détériore. En 1943, il meurt à l’âge de 50 ans, après une opération de l’ulcère. À ses funérailles, sont présents Jean Cocteau, Pablo Picasso, et d’autres figures majeures de l’art moderne.
Dans Le Lapin, comme dans toutes ses natures mortes, Soutine ne se contente pas de représenter la mort : il la peint dans un état de tension extrême, où la frontière entre vie et disparition se brouille. Comme l’écrit Clarisse Nicoïdski : « Ce qui dérange dans les tableaux de Soutine, c’est qu’ils ne traitent pas, comme toute œuvre d’art, de la vie et de la mort : ils sont la négation de la frontière qui sépare l’un de l’autre. »
À travers Le Lapin, Soutine livre bien plus qu’une nature morte : il ouvre un dialogue brutal et
organique entre la chair, la matière et la peinture
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